À partir d’un appel à projet traitant du thème de la désinformation, quatre curateur.ices déplient et explorent dans leur projet et leur sélection artistique, la question complexe des images manipulées ou générées dans notre rapport au savoir, à la preuve et à la croyance.
Ces quatre jeunes curateur.ices ont été sélectionnés suite à un appel lancé à l’initiative de l’Ambassade d’Allemagne, de l’Ambassade de France, du Goethe-Institut Bruxelles, de l’Alliance Française de Bruxelles Europe et de l’Institut français (projet réalisé grâce au soutien du Fonds culturel franco-allemand).
Nous mettons à disposition quatre espaces analogues et conjoints, qui seront investis par ces quatre projets différents comme autant de réponses, en miroir, à l’appel.
Extrait de l’appel à projet :
(La croyance en) l’exactitude de l’information — dans laquelle l’image photographique a longtemps joué un rôle de preuve — a constitué un ressort essentiel du partage des connaissances et de notre compréhension des événements du monde et des êtres qui l’habitent. Pourtant, l’histoire nous apprend que la photographie fut, dès ses débuts, le lieu de manipulations et de falsifications. Toute image procède en effet d’une multitude de choix — cadrage, point de vue, sélection, contexte, diffusion — qui complexifient, découpent et transforment subjectivement le lien apparemment direct qui l’unit au réel. Aujourd’hui, l’émergence des images computationnelles, générées ou transformées par des algorithmes, rend cette relation plus distendue que jamais. À l’heure où une image peut être fabriquée sans avoir de référent dans le monde réel, où le vraisemblable peut se substituer au vrai, nous devons réinterroger les fondements de notre confiance. Il ne s’agit pas de renoncer aux images mais d’apprendre à regarder autrement : à identifier les conditions de production, à interroger les usages, les récits et les effets, voire à accepter l’incertitude. Face à cette nouvelle écologie des images, nous devons désormais apprendre à spéculer, à douter et à construire un nouveau territoire commun d’interprétation visuelle.
Les quatre espaces d’exposition invitent à circuler d’un projet curatorial à l’autre : chacun se répondent et s’articulent, tout en affirmant leur tempérament, singulier et fort.
Silas Edwards
Wondrous Sightings
avec Weronika Gęsicka, Edith Morris et Henry Turner
Des créatures légendaires comme le monstre du Loch Ness ou Bigfoot ont depuis longtemps éprouvé la capacité de la photographie à faire preuve du réel. À l’heure des images générées par l’IA, leur logique ressurgit sous de nouvelles formes : des animaux inexistants circulent sur les réseaux sociaux et investissent même les bases de données scientifiques. En plus de mettre en doute la crédibilité de la représentation visuelle, ces images révèlent aussi nos projections, nos peurs et nos désirs face à la nature. Dans un contexte d’effondrement de la biodiversité, les cryptides (des animaux dont l’existence supposée ne repose sur aucune preuve scientifique) deviennent ainsi le miroir d’une relation de plus en plus troublée entre l’imagination du vivant et le vivant lui-même. L’exposition Wondrous Sightings explore cette frontière incertaine entre preuve et imagination à travers les œuvres de Weronika Gęsicka sur les encyclopédies inventées, Edith Morris sur l’enchantement à travers des mystifications photographiques et Henry Turner sur le devenir mythique d’une image cryptide emblématique de Nouvelle-Zélande.
Silas Edwards (Pays de Galle, 1999) est curateur et chercheur doctorant en culture visuelle et histoire environnementale au Graduate Centre for the Study of Culture de Giessen (D). Il vit actuellement à Francfort-sur-le-Main, où il obtient en 2024 un master en études curatoriales à la Städelschule et à l’université Goethe. Sa pratique de curateur se déploie autant dans l’art contemporain que dans des expositions historiques ou d’histoire naturelle. Ses intérêts de recherche englobent l’histoire de la photographie et de l’impression photomécanique, l’émergence de la culture de consommation, ainsi que la construction des connaissances sur le monde naturel à l’époque moderne.
Fanny Testas
Élevage d’absences
avec Gwenola Wagon, Philippe Braquenier et Marie Quéau ; scénographie de Shift Entity
À partir d’Élevage de poussière, photographie réalisée par Man Ray en 1920 sur Le Grand Verre de Marcel Duchamp, la proposition de Fanny Testas, Élevage d’absences, interroge ce que les images peuvent encore nous apprendre lorsque leur capacité à faire preuve vacille. Pour ce faire, la curatrice invite Gwenola Wagon, avec son film « Chroniques du soleil noir », où l’image fait apparaître une présence construite à partir de ce qui n’est plus : un soleil disparu ; et Philippe Braquenier, qui reprend les codes visuels des théories complotistes pour montrer que les images ne valent jamais par leur seule apparence, mais par les récits qui les accompagnent. Marie Quéau photographie quant à elle des paysages à la frontière entre documentaire et fiction, où le temps semble suspendu, comme les vestiges d’un monde après une catastrophe toujours maintenue hors champ. Ces œuvres explorent des images où l’origine, le contexte ou la certitude font défaut. L’absence n’est pourtant pas envisagée comme un manque, mais comme un espace ouvert à l’interprétation, où se construisent des récits, des croyances et des imaginaires. Les artistes montrent que les images ne portent jamais seules une vérité : leur sens dépend des récits qui les accompagnent et des regards qui les investissent. La scénographie, confiée au duo Shift Entity, prolonge cette réflexion en construisant moins un parcours qu’un milieu pour les images. L’exposition invite ainsi à accepter l’incertitude et à « habiter le trouble », plutôt qu’à chercher à séparer définitivement le vrai du faux.
Fanny Testas (France, 1994) vit et travaille entre Paris et Bruxelles. Curatrice indépendante, elle s’est formée à l’Université Paris 8 Vincennes–Saint-Denis, puis à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Travailleuse de l’art depuis dix ans, elle collabore avec de nombreux·euses artistes et intervient au sein de lieux, d’événements et de médias culturels en France et à l’étranger. En parallèle, elle développe des projets de transmission et de partage des savoirs auprès de différents publics. En 2026, elle est en résidence curatoriale avec Line Gigs à la Maison Populaire de Montreuil, où elles développent le cycle d’expositions “Amitiés Amours Affinités ».
Thibaud Leplat
(a very deep) fatigue
avec Morgane Baffier et Harold Lechien, accompagné d’une publication co-éditée avec demeure
Dans (a very deep) fatigue, Thibaud Leplat s’intéresse à l’image, non comme documentaire ou informative, mais comme une structure de pouvoirs. A l’heure où notre rapport au réel est conditionné par un flux continu de contenus visuels, on est en droit de se demander qui organise le flux, qui en définit les conditions d’apparition, qui contrôle les outils de production des images, notamment celles générées par l’IA ? Et quels effets tout cela a sur nous ? Nourri par l’expérience d’une génération ayant grandi avec Internet, le projet interroge la saturation visuelle, le « scroll » et les conséquences physiques et psychiques de cette consommation permanente d’images. Les œuvres de Morgane Baffier et Harold Lechien mobilisent les codes d’Internet, la performativité et les régimes contemporains de vérité pour instaurer un doute face aux informations et images qui nous entourent. L’exposition met en tension accumulation, spectacle et épuisement. Plutôt que de proposer des solutions, (a very deep) fatigue fait du doute une méthode et de la pensée critique un outil pour comprendre qui produit, organise et contrôle les images — et donc les rapports de pouvoir à l’œuvre en leur sein.
Thibaud Leplat (France, 1997) est un curateur et un auteur français basé à Bruxelles. Diplômé du Master CARE de l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, son travail explore les intersections entre les pratiques artistiques et la recherche. Dans cette perspective, il s’intéresse à la porosité entre expositions, programmes publics, pédagogie et écriture. Il est actuellement curateur associé à Komplot (Bruxelles) où il participe à l’élaboration de la programmation artistique et à la coordination de la structure.
Temitayo Olalekan
eye the threshold
avec (sous réserve de confirmation) Anna Safiatou Touré, Cihad Caner, Priyageetha Dia et une projection unique du film de 23 heures, A Bunch of Questions with No Answers d’Alex Reynolds avec Robert M Ochshorn
Face à l’érosion de la confiance dans les images et dans la possibilité d’un réel partagé, eye the threshold renonce à rechercher une vérité plus stable ou une autorité retrouvée de l’image pour contrebalancer cette crise. L’exposition prend son point de départ dans l’archive et envisage celle-ci comme un processus ouvert, incomplet et constamment réécrit, qui se construit dans le présent. Le réactivation et la recontextualisation des traces du passé deviennent une méthode pour interroger les récits de la propagande et de la désinformation, produits par la répétition constante. Les œuvres d’Anna Safiatou Touré, Cihad Caner, Priyageetha Dia, Räf & Clö, Alex Reynolds et Robert M. Ochshorn travaillent ainsi avec des fragments, des oublis, des fantômes et des récits lacunaires qui sont décalés et parfois contestés afin de faire émerger d’autres histoires. Cette approche considère les lacunes de l’archive non comme des défauts, mais comme des espaces de réinterprétation et d’intervention politique.
Temitayo Olalekan (Nigeria, 1994) est un curateur basé à Marseille. Il est titulaire de deux masters de l’Université d’Aix-Marseille (France) et de l’École des Beaux-Arts de Marseille, ainsi que d’un diplôme en études curatoriales de la KASK&Conservatorium (Belgique). Sa recherche, intitulée Curating the Inhuman, examine comment les pratiques artistiques et sociales interagissent avec les constructions dominantes de “l’humain” et de “l’inhumain”, et les remettent en question. Elle considère ces constructions comme le fruit d’un processus historique en relation avec la colonialité, l’extraction écologique et les régimes de savoir, qui continuent de structurer la vie contemporaine et ses inégalités.
Le 2 décembre 2026, les curateur.ices ainsi seront invité.es à discuter des imaginaires produits par l’intelligence artificielle générative, de leurs implications politiques, écologiques et esthétiques, ainsi que notre rapport contemporain aux images, à la désinformation et aux réalités alternatives. En présence de l’Ambassadeur de France en Belgique et de l’Ambassadeur d’Allemagne en Belgique.
Ce même jour, Temitayo Olalekan propose une projection du film A Bunch of Questions with No Answers d’Alex Reynolds avec Robert M Ochshorn (2025, HD video, 23 hours 10 minutes), de 11h à 10h le lendemain (horaires à confirmer).