Plusieurs artistes interviendront dans le parcours d’exposition, traitant de la façon dont la photographie (comme manière de voir plutôt que comme technique), permet de (se) regarder et de rendre compte des individus dans leur façon de faire ensemble (ou pas), de faire famille, communauté ou groupe à dimensions variables, de façon pérenne ou le temps d’un post Instagram, dans l’équilibre ou la perturbation.
Pour commencer, le miroir, c’est autant la symétrie, le face-à-face, que le “hors champ”, les aspects cachés ou les histoires différentes qu’on peut raconter juste en changeant d’orientation. Pour ouvrir le parcours d’exposition, nous présentons trois artistes qui mettent à nu ces évidences et nous rappellent qu’une image en cache toujours une autre.
Karel de Cock (BE, 1982, vit et travaille à Bruxelles), avec le film Benevolence, 14’, HD, 2024.
Karel De Cock travaille dans le domaine du cinéma et de la photographie. Son travail remet en question les cadres normatifs afin de rendre visible ce qui est généralement tenu caché. Sa pratique interroge le poids de la conformité sociale à travers la culture populaire, le cinéma et l’histoire des médias. ”Benevolence” est un film de montage réalisé à partir de micro-scènes isolées dans un corpus de 1200 films hollywoodiens des années 1940 et 1950. Par le montage, l’artiste met à nu les conventions et les rapports genrés tels que mis en scène dans le cinéma classique : les femmes sont abordées, guidées, puis poursuivies et acculées, leurs mouvements et leur libre arbitre restreints sous le couvert de bonnes intentions et d’une soumission qui cache mal la violence en face. Malgré la distance historique, ces scènes résonnent toujours comme familières dans les productions de l’industrie culturelle contemporaine occidentale.
Max Pinckers (BE, 1988, vit et travaille à Bruxelles), avec la série photo 2020-MMXX, photographie, 2020. En collaboration avec la galerie Sofie Van de Velde (Anvers).
Le travail de Max Pinckers remet en question les conventions de la photographie documentaire en explorant, dans la réalisation de ses séries photos, la théâtralité, la performativité et la collaboration. Pour l’artiste, la photographie est un geste spéculatif qui va au-delà de la simple représentation des réalités extérieures. Son approche de la réalité et de la vérité est plurielle et s’ouvre à différentes formes d’expression.
En novembre 2020, Max Pinckers photographie Rome en plein confinement pour la Fotografia Collezione Roma. Il utilise plusieurs appareils photographiant simultanément une même scène depuis différents points de vue. Un geste qui déconstruit le mythe du « moment décisif » et rappelle qu’il y a toujours quelque chose que la photographie cache et d’autres angles à chaque histoire.
Aglaia Konrad (AUT, 1960, vit et travaille à Bruxelles), avec la pièce Frauenzimmer, 2022-2025, technique mixte, verres provenant du bâtiment CBR à Bruxelles (architectes Brodski et Lambrichs, 1970), supports en métal conçus par Richard Venlet, 5 modules. En collaboration avec la galerie Nadja Vilenne (Liège).
Frauenzimmer se compose de vitres monumentales, à la fois miroitantes et transparentes, disposées en série à la manière des lentilles d’un appareil photographique. Fabrique d’images participative autant que mémoire d’un patrimoine moderniste et brutaliste, architecture-sculpture-machine à selfies tout à la fois, cette pièce engage et reflète le public dans sa relation avec lui-même, l’art et l’espace alentour.
Aglaia Konrad est bien connue comme photographe d’architecture, mais c’est aussi une architecte de la photographie qui, dans son travail, s’inspire du vocabulaire de la photographie et en explore les stratégies et les dispositifs.
Le miroir, c’est aussi la possibilité de se refléter non pas seul.e, mais à plusieurs, et de faire cohésion. La réinvention de son identité, l’empouvoirement et l’affirmation de sa présence passent aujourd’hui par l’image de soi et de sa communauté. Les photographes ci-dessous explorent les façons dont la jeunesse, dans sa diversité, ses colères, ses passions, se donne une image d’elle-même comme société, groupe ou famille, choisie ou non.
Robin Wen (FR, 1994, vit et travaille à Paris et Bruxelles), avec une sélection de dessins des séries Entremêler et Lumière. En collaboration avec la Belgian Gallery, la Galerie C et des collectionneurs privés.
La pratique picturale de Robin Wen explore l’univers des « Free Party ». L’artiste représente des scènes prises au vol dans ces espaces de liberté éphémère, habités par une génération en opposition au système dominant. En puisant dans ses archives personnelles ou dans des objets de son quotidien, Robin Wen aborde cet environnement avec un traitement plastique rigoureux et précis, révélant une maîtrise méticuleuse et patiente du dessin qui donne une densité visuelle remarquable à ses œuvres. Le choix du stylo à bille, un outil souvent associé au croquis ou à l’écriture quotidienne, permet à Robin Wen de détourner un support ordinaire pour produire des compositions d’une grande complexité. Le travail de Robin Wen se distingue aussi par son rendu hyperréaliste : les textures, les lumières et les expressions sont rendues avec une précision presque photographique.
Dans son travail, Avec Entremêler, il fixe des étreintes sous la pointe de son stylo bille 4 couleurs. Émergeant de la pénombre, les corps se nouent, fusionnent, les visages s’enfouissent, les individus s’anonymisent et les formes confinent à l’abstraction. L’espace d’un moment, ces jeunes ravers sont à l’abri des regards et expriment une douce et intense résistance à une société qui leur est devenue étrangère. Pour Lumière, c’est la blancheur du papier qui donne sa clarté et son mouvement aux feux d’artifice ou aux spots des soirées.
Farren van Wyk (ZA, 1993 vit et travaille entre Amsterdam et Johannesburg), avec Mixedness is my Mythology, photographies, 2020 – en cours.
Née en Afrique du Sud et élevée aux Pays-Bas, Farren van Wyk photographie l’espace trouble de l’identité métissée. Dans Mixedness is my Mythology, elle tourne son objectif vers sa propre famille, en noir et blanc argentique. Elle rejoue en la détournant, en référence consciente, l’iconographie des images coloniales qui classifiaient les corps pour justifier l’oppression. En se réappropriant ces images, elle transforme la photographie en acte de reconquête et de réconciliation : avec son père, sa mère et ses quatre frères, elle forge dans la pellicule une iconographie familiale singulière afin de créer sa propre définition d’être une personne de couleur. En collaboration avec le Fotomuseum Den Haag.
Lua Ribeira (ES, 1986, vit et travaille à Bristol), avec Agony in the Garden, série photo, 2022.
A partir d’une trajectoire personnelle, Lua Ribeira (membre de l’agence Magnum depuis 2023) étudie les mécanismes d’oppression et d’exclusion dans la société. Basée à la fois sur une recherche rigoureuse et sur une immersion dans les communautés approchées, la pratique photographique de Lua lui permet de créer des rencontres qui remettent en question les séparations structurelles entre les personnes et les milieux.
Ancrant sa série The Agony in the Garden dans les périphéries urbaines du Sud de l’Espagne, Lua Ribeira a collaboré avec des jeunes des scènes trap et drill. Inspirées par le potentiel de la contre-culture contemporaine, mixées avec des références religieuses, les images expriment l’aliénation et l’incertitude de notre époque. Les sujets de Lua Ribeira évoluent dans des environnements à la fois locaux et mondiaux. Les vêtements, les gestes, témoignent de leurs liens avec les mondes digitaux mais les scènes se déroulent sur fond de surproduction matérielle, de précarité généralisée, de crises financières et environnementales persistantes. En collaboration avec l’agence Office Tipode.
Eloïse Brunet (FR, 1996) et Romain Cavallin (FR, 1994) avec Vous ne le saviez pas, mais j’ai fugué mardi dernier, photographie, 2025 – en cours.
Depuis janvier 2025, Éloïse Brunet et Romain Cavallin mènent des ateliers de photographie avec des jeunes en situation de placement judiciaire, au sein même des IPPJ — Institutions publiques de protection de la jeunesse — en Fédération Wallonie-Bruxelles. La série Vous ne le saviez pas, mais j’ai fugué mardi dernier, rassemble les images nées de ces rencontres fragiles, au sein d’un contexte institutionnel contraignant et sévère. A ces jeunes, la photographie offre un espace d’expression rare. Le travail des deux photographes donne à voir des témoignages d’une réalité vécue de l’intérieur, amenée par ceux-là mêmes qui la traversent. Fruit de l’obstination et d’une écoute de tous les instants, Vous ne le saviez pas, mais j’ai fugué mardi dernier interroge autant la fonction sociale de la photographie que notre regard sur une jeunesse trop souvent invisibilisée. En collaboration avec La Nombreuse (Bruxelles).
Enfin, le miroir est un jeu de cache-cache. Tout en se regardant dans les yeux, nous sommes entourés de ce qui circule autour, les autres, le décor, la vie. Les artistes suivants donnent au public la possibilité de jouer avec son image en prenant conscience que, face à notre reflet, nous ne sommes jamais seul.e, ni identique de fois en fois.
Werner Moron (BE, 1962) avec L’âme-Le diable, technique mixte, diable de transport, miroir percé, (1997-2000), réactivé en 2026, avec un compte Instagram dédié.
La démarche artistique de Werner Moron est fondée sur une distance critique permanente quant aux impacts du capitalisme sur nos vies. Pour cela, il choisit de mettre en scène des actes, des performances ou des événements qui impliquent la participation du spectateur, sollicité dans un dialogue ou une présence. Afin d’expérimenter le monde, l’artiste varie constamment les lieux d’intervention, institutionnels ou non, et mélange les modes d’expressions artistiques et les modes de production : peintures, dessins, installations, performances, conférences – performances. A cela s’ajoute une pratique obstinée de l’écriture qui jette une lumière sur l’origine verbale de sa création plastique.
L’âme-le diable est un dispositif à activer. Le miroir placé sur le diable est percé de trois ovales à travers lesquels le public peut placer son visage. Pour activer l’œuvre, il faut être au moins deux : une personne se place “de l’autre côté du miroir”, passe sa tête dans le trou, tandis qu’une autre lui fait face et fait l’image. Plus qu’un selfie où on est seul, le bras tendu, pour se photographier dans le paysage, ici notre visage flotte dans tout ce qui se reflète dans le miroir autour du trou par où nous regardons et quelqu’un d’autre doit prendre la photo. Nous y sommes aussi “dans le paysage” mais celui-ci fait dorénavant corps avec nous, pour un effet des plus saisissants…
Karel Martens (NL, 1939) avec Icon Viewer, installation interactive digitale, 2015.
Karel Martens est l’un des graphistes et typographes hollandais les plus influents de la deuxième moitié du XXe siècle. Co-fondateur de la WerkplaatsTypografie, l’une des écoles de graphiste parmi les plus réputées d’Europe, Karel Martens a une pratique qui combine inventivité et expérimentation, le tout fusionné dans recherche formelle colorée et ludique.
Icon Viewer est au départ une police de caractère qui combine formes et couleurs en diverses icônes alphabétiques. Karel Martens l’a exploitée en 2015 dans une installation interactive qui capte les mouvements des spectateur.ices et les convertit en pixels complexes, caractéristiques de son univers graphique. Face à l’écran, les spectateur.ices se voient transformé.es en signes graphiques en mouvement.